La plupart des facteurs de variabilité commentés ici n’expliquent pas à eux seuls le fonctionnement de la liaison, mais donne des pistes quant aux fréquences de réalisation des liaisons. Pour exemplifier ceci, il faut avoir conscience que certains locuteurs peuvent réaliser un type de liaison, puis ne pas la réaliser dans un même contexte, voire dans la même phrase.

Ex. Moi en français je suis˽incapable de décrire une armure de chevalier euh, moi je suis // absolument incapable de décrire euh… alt(75cCR1l_suis11z-10)  

Les facteurs de variabilité commentés ici vont permettre d’avoir un aperçu des contextes qui favorisent les réalisations des liaisons dites variables, sachant que certains sont plus déterminants que d’autres.

1. Lexique

Certaines formes lexicales, bien qu’appartenant à des catégories syntaxiques qui favorisent la réalisation des liaisons, ne sont dans la réalité que rarement suivies d’une consonne de liaison. Le facteur fréquence du mot  1 peut en partie expliquer cette variabilité, mais pas seulement. Certains mots très fréquents dans le lexique entraînent très variablement une liaison.  

L’exemple le plus souvent cité est (c)’est, autrefois considéré comme faisant partie des liaisons CAT. Cet exemple est d’ailleurs souvent utilisé pour apprécier les autres facteurs de variabilité de la liaison (par exemple pour évaluer si on réalise plus de la liaison après (c)’est dans tel ou tel contexte, dans telle ou telle région, selon l’âge du locuteur, etc.).

2. Syntaxe 

Comme il est expliqué dans les paragraphes précédents, la catégorie grammaticale des mots en contact est déterminante pour la réalisation des liaisons (voir notamment les sections catégorique et erratique de la section Types de liaisons). 

En outre, la cohérence syntaxique va favoriser la réalisation des liaisons : elles sont d’autant plus fréquemment réalisées que les mots en contacts se situent dans un même syntagme, et la nature de la relation entre deux syntagmes s’avère également déterminante.

 Ex.

 alt

La liaison à l’intérieur de ces syntagmes (Syntagme Nominal, Syntagme Verbal, Syntagme Prépositionnel) sera quasiment systématiquement réalisée. Entre ces syntagmes, la liaison reste néanmoins possible mais est rarement réalisée en conversation courante.

3. Morphologie

  • La liaison en [z] joue par ailleurs le rôle de marqueur du pluriel à l’oral, tel que l’ont souligné certains auteurs comme Delattre (1957) ou Mallet (2008). Il semble en effet que le pluriel entraîne plus souvent la prononciation d’une consonne de liaison que le singulier dans un même contexte (lorsque le mot 1 se termine par un ‘s’ au singulier). Les occurrences du corpus PFC confirment cette tendance.

Comparer par exemple :

– Le gros // immeuble alt(blaSL1g_gros10)

– Ils ont des gros˽yeux alt (svaCB1g_gros11z).

Le deuxième syntagme voit plus souvent la réalisation de la consonne de liaison [z] que le premier. 

Par ailleurs, certains syntagmes peuvent être ambigus à l’oral et seule la liaison peut permettre de les distinguer.

Comparer par exemple :

Il habite alt(12aJA1l_il)

– Ils [z] habitent alt(12aCR1g_ils11z)

Il y a là  une seule marque du pluriel. 

  • La consonne de liaison [t] fonctionne également comme un marqueur morphologique, dans le domaine verbal. Elle représente graphiquement un grand nombre de terminaisons verbales et en tant que telle, permet de marquer à l’oral cette terminaison.

NB. L’opposition [t] – [d] peut marquer la différence entre le masculin et le féminin (liaison / enchainement).

Comparer par exemple :

– Grand˽enfant [gʁɑ̃tɑ̃fɑ̃]

– Grande enfant [gʁɑ̃dɑ̃fɑ̃]

 4. Prosodie

  • En lien étroit avec ce qui a été dit concernant la syntaxe, les liaisons se réalisent plutôt dans un même groupe accentuel, ou groupe rythmique. La liaison est en effet considérée comme erratique à la limite de deux groupes rythmiques :

Ex. j’ai vu les nouveaux // avec Paul 

Ceci se retrouve dans les cas d’énumération :

Ex. Femmes, // enfants.  

  •  Les hésitations, les pauses (silencieuses ou remplies par un euh ou par un allongement d’une voyelle) peuvent parfois empêcher la réalisation d’une liaison, même lorsque celle-ci est du domaine catégorique

Ex. elles // euh organisent leur environnement alt(75xMM1g_elles10h) 

Ainsi, une hésitation ou une pause est d’autant plus susceptible de bloquer les liaisons considérées comme variables.

Ex. les jumeaux c’est // impeccable. alt(svaYB1g_c’est10h)

5. Phonétique

  • Phonétique et réalisation des liaisons

L’environnement phonétique peut aussi jouer un rôle pour le phénomène de liaison.

Lorsqu’un mot finit par une consonne telle que [ʁ] [t] ou [s] à l’oral, mais dont la terminaison graphique est ou (‘-rt’ ‘-rs’ ‘-res’ ‘-ses’), la liaison n’est souvent pas réalisée, cette consonne servant d’enchaînement avec le mot suivant. Ceci est notamment vrai dans les cas où un e graphique final n’est pas prononcé (voir la présentation du schwa dans la vitrine « e muet » du site PFC).

Ex. Je dors [ʁ] encore ; il part [ʁ] à pied ; pâtes [t] italiennes ; etc. 

Les liaisons sont néanmoins possibles, comme c’est notamment le cas pour fort et toujours.

NB. La liaison est systématiquement réalisée dans le cas de pronom postposé.

Ex. dort˽-il ?  

  • Effets phonétiques de la liaison

La réalisation d’une liaison peut avoir un effet sur le timbre de la voyelle précédente, selon la nature de celle-ci :

  • Voyelles nasales

La liaison peut entraîner la dénasalisation des voyelles nasales, bien que cela ne soit pas systématique.

Ex.

moyen [ɛ̃; moyen˽âge [ɛn] 

bon [ɔ̃; bon ami [bɔnami]

  • Voyelles moyennes

Par contre, la liaison n’entraîne pas de modification de timbre des voyelles moyennes (la réalisation ces dernières peut normalement dépendre du type de syllabe, ouverte ou fermée, selon la loi de position, voir la rubrique prononciation du français). La resyllabation due à l’enchaînement de la liaison n’aura donc aucun effet sur la voyelle qui précède la liaison.

Ex.

les [e] => les [ez] amis

dernier [e] => dernier [eʁétage

beaux [o] => beaux [oz] arbres   

6. Longueur du mot

La longueur du mot peut parfois expliquer la fréquence de réalisation des liaisons. En effet, comme nous l’avons vu dans la section CAT et VAR, les mots monosyllabiques vont entraîner plus de prononciation de la consonne de liaison que les mots polysyllabiques. En outre, il apparaît que plus un mot est long phonétiquement, moins il semble entraîner la réalisation d’une liaison. Ceci est vrai pour toutes les catégories syntaxiques des mots en contact, et concerne surtout le mot 1.

7. Fréquence des mots en contact

Plus un mot est fréquent dans le lexique, plus la liaison a tendance à être réalisée.  

Ceci vaut également pour la fréquence d’usage des mots en contact, c’est-à-dire que la fréquence d’usage des deux mots ensemble favorise la réalisation d’une liaison. Ce qui explique notamment les liaisons catégoriques dans les locutions et mots composés.

8. Nature de la consonne

Les consonnes de liaison n’ont pas toutes le même fonctionnement. Si ce n’est pas, dans les faits, la nature de la consonne elle-même qui va déterminer la fréquence de réalisation, il est néanmoins intéressant de se pencher sur les facteurs qui jouent un rôle pour chaque consonne. 

  •  [n] :

La consonne de liaison [n] est celle qui est proportionnellement la plus fréquemment réalisée (par exemple, 93% dans PFC). Ceci peut s’expliquer d’une part par le fait qu’elle représente pour beaucoup la catégorie des monosyllabiques (cf longueur du mot 1). D’autre part, certains auteurs (dont Mallet, 2008) ont établi que les liaisons en [n] étaient majoritairement représentées par 6 formes : en, mon, son, un, en, bien. Ces dernières sont très fréquentes et font partie, sauf pour la dernière, des catégories syntaxiques qui entraînent des liaisons catégoriques. 

  •  [z] et [t] :

Contrairement aux liaisons en [n], [z] et [t] couvrent un ensemble très varié de contextes (formes verbales fléchies, adjectifs, adverbes, numéraux, déterminants et mots au pluriel, etc.) et il est plus difficile de faire de généralisations quant à leur fréquence de réalisation qui est ainsi très variable. On notera néanmoins leur fonction de marqueur morphologique (voir cette section). 

  •   [ʁ] :

La liaison en [ʁ] concerne principalement l’adjectif premier, qui liaisonne très fréquemment, et les verbes à l’infinitif finissant par -er, qui ne provoquent qu’assez rarement une liaison. 

  •   [p] :

La liaison en [p] ne se trouve dans les faits que pour deux mots : trop et beaucoup, dont la réalisation est très variable.

9. Registre

Le registre de langue ou style de parole semble avoir une influence sur la fréquence de réalisation des liaisons en ce sens que plus un locuteur se trouve en situation formelle, plus il tendrait à réaliser un grand nombre de liaisons variables :

+ Formel à + Réalisations de VAR

– Formel à – Réalisation de VAR 

Le registre dans lequel on relève le plus grand nombre de liaisons est la situation de « lecture », où non seulement le locuteur « soigne » sa diction, mais où il est également influencé par la graphie, les consonnes de liaisons étant issues de l’orthographe.  

La littérature fait état de plus nombreuses liaisons en situation formelle (conférence ou autres monologues, notamment) qu’en situation informelle, allant jusqu’au registre familier. Il est toutefois difficile d’apprécier précisément une situation donnée et d’en tirer des conséquences sur les réalisations des liaisons variables, étant donné le grand nombre de facteurs externes à cette situation (dont principalement le locuteur lui-même).

10. Âge

L’âge du locuteur semble être un facteur relativement influent dans la fréquence des réalisations des liaisons variables, dans le sens où plus un locuteur est âgé, plus il tend à réaliser de liaisons. La proportion qui peut séparer une tranche d’âge d’une autre est néanmoins assez faible, et ne dépasse pas les 10% entre les plus jeunes (moins de 30 ans) et les plus âgés (plus de 60ans) (Mallet, 2008). Ce facteur est néanmoins à mettre en parallèle avec tous les autres facteurs de variabilité.

11.Variation géographique

Les données PFC montrent qu’il n’y a que très peu de variation due à l’origine géographique des locuteurs. Certaines liaisons variables vont être plus ou moins fréquemment réalisées selon l’origine géographique des locuteurs, mais les données ne révèlent tout au plus qu’une fréquence relative d’emploi qui ne porte pas à conséquence quant aux types de liaisons mentionnées dans cette présentation de la liaison. 

Quelques exceptions ont toutefois été relevées : 

  •  Au Québec, le pronom ils suivi d’un verbe n’entraîne pratiquement jamais une liaison, alors que celle-ci est considérée comme catégorique. De plus, ils est prononcé [i] (comme c’est souvent le cas dans la plupart des variétés de français), et le l ne fait pas office d’enchaînement avec le mot suivant.

Ex.

ils se rencontrés et ils // ont [ijɔ̃] acheté un restaurant alt(qu1JR1g_ils10)

ce qu’ils [i] // appellent le football alt (qu1GS1l_ils10) 

  •  On peut noter que les méridionaux réalisent quasi systématiquement la liaison après quand, ce qui peut en partie être expliqué par le fait que cet adverbe y est, pour certains locuteurs, relexicalisé avec un [t] final, même en contexte pré-vocalique ou avant pause. Ceci exclut la locution figée quand même, . Ainsi, la liaison après quand dans ces régions peut être réinterprétée comme un enchaînement.

Ex.

quand [t] quelqu’un fait mal alt(13bRP2g_quand11tC)

quand [t] celui de Saint Jean avait été détruit alt(64aJM1l_quant11tC)

quand [t] euh, parce que j’ai travaillé dans le bâtiment alt(12aJP1g_quand11tC) 

  • En Afrique, si les catégories de variabilité des liaisons sont sensiblement les mêmes qu’ailleurs, les réalisations des liaisons sont généralement moins fréquentes qu’en métropole (Bordal et Lyche, 2008), bien que les situations soient différentes d’un pays à l’autre, notamment en fonction de la situation de la langue française (langue vernaculaire ou non). Les variations des liaisons doivent être observées individuellement.

12. Les liaisons « mal à propos »

Malgré  tous les principes donnés ici, force est de constater que la liaison reste, même pour des français natifs (et même de niveau socio-éducatif élevé !) un phénomène difficile à maîtriser. Que les apprenants étrangers se décomplexent : la liaison variable reste un terrain glissant !  

  • Un des contextes les plus complexes reste celui où le mot 2 débute par un h aspiré.

L’exemple le plus souvent cité est le cas de haricot pour lequel la liaison est très fréquente dans la réalité. On ne trouve cependant que 4 sites de liaison potentielle avec le mot haricot dans le corpus PFC, tous respectant la non réalisation de la liaison.

D’autres mots à h aspiré sont souvent réalisés avec une liaison, comme handicapé, héro, selon le contexte dans lequel ils sont prononcés.

Ex. un˽handicap alt(50aTV1g_un11n) 

  • Certains marqueurs morphologiques, bien qu’absents de la graphie, peuvent apparaître à l’oral. C’est notamment le cas du [z] pour le pluriel ou du [t] pour la 3e personne du singulier (voir également le paragraphe Morphologie).

Ex.

*cent [z] euros alt (blaJV1l_cent14z)

*quatre-vingt [z] employés alt(50aLB1g_vingt14z)

*qui mène [t] au village alt (92aCD1t_mène14t). On trouve 10 occurrences de cet exemple dans le texte lu du corpus PFC. 

  •  Des mots qui entraînent fréquemment une liaison dans leur forme au singulier gardent parfois la consonne de liaison du singulier quand ils se retrouvent au pluriel. Le mot petit en est un exemple, que l’on retrouve par deux fois dans le corpus PFC :

*de petits [t] entrepreneurs alt(bgaPG1g_petits14t)

*de petits [t] hôtels alt(69aAG1l_petits14t)