La réalisation du e caduc est sans doute l’un des domaines les plus variables de la phonologie du français. Cette page offre un aperçu des principales tendances que l’on observe dans l’espace francophone.

Français méridional

 Le français parlé dans le sud de la France se caractérise par une tendance globale à réaliser beaucoup plus de e caducs que dans les autres variétés. La caractéristique la plus saillante est le fait que le e caduc est normalement prononcé en fin de polysyllabe (sauf s’il est suivi d’une voyelle) : le mot patte est ainsi prononcé [patə] avec une voyelle finale.

Timbre

Le timbre du e caduc en français du Midi dépend de sa position dans le mot. En position initiale de polysyllabe (ex : chemise, petit) et dans les monosyllabes (sauf s’ils sont en position enclitique), la voyelle se prononce [ø] (ex : petit [pøti]). En position interne de polysyllabe, la voyelle varie généralement entre une voyelle antérieure arrondie [ø] ou [œ] ou une voyelle neutre [ə] (ex : tirera [tirəra] ou [tirøra]).
C’est en position finale de polysyllabe que l’on observe la plus grande variation : dans cette position, le e caduc est toujours inaccentué et l’accent tombe sur la voyelle précédente : ainsi, patte est prononcé [‘pa.tə] et non *[pa.’tə]). Le plus souvent, la voyelle est une voyelle proche de [ø] ou [œ] ou une véritable voyelle neutre [ə] comme en position médiane. On rencontre cependant fréquemment des timbres tels que [ʌ] (voyelle moyenne postérieure non arrondie), [e] ou [ɐ] (voyelle basse centralisée). Ces timbres proviennent généralement du contact du français avec l’occitan et tendent à disparaître chez les jeunes locuteurs.

 Illustration

Puisque le e caduc se prononce en fin de mot, le français du Midi se caractérise par un grand nombre de paires minimales qui ne diffèrent que par la présence/absence de la voyelle. La voyelle sert notamment de marqueur du féminin (lorsqu’elle suit une consonne).
  • mat vs mate
  • seul vs seule
  • pat vs patte
  • Michel vs Michèle
A titre d’exemple, nous donnons quelques exemples prononcés par une locutrice parisienne et une locutrice du Languedoc :
Cette opposition entre deux classes de mots (type seul vs type seule) tend à s’affaiblir en français du Midi, et de plus en plus de locuteurs (en particulier les jeunes). Deux mécanismes sont à l’oeuvre dans ce changement en cours : le premier, très généralisé, est la tendance à l’effacement du e caduc ; la seconde, moins répandue (on la rencontre notamment dans la région de Marseille et dans l’extrême Sud-Ouest), est l’insertion d’un e en fin de mot, surtout en fin d’énoncé. En voici plusieurs exemples :
  • vin blanc sec[ə] (Pays basque) [son]
  • je suis un local[ə] (Pays basque) [son]
  • à la rigueur[ə] (Toulouse) [son]

Français canadien

Du point de vue du e caduc, le français canadien se caractérise par une très nette tendance à l’effacement : de manière générale, il n’est prononcé que s’il ne peut être évité, en vertu de la règle des trois consonnes. Toutefois, cette affirmation doit être pondérée du fait du traitement des groupes consonantiques finals. En effet, ici plus qu’ailleurs, les groupes consonantiques tendent à être simplifiés dans la langue parlée (ex : table [tæb], contact [tak]). Bien que cette tendance existe dans d’autres variétés, elle est particulièrement marquée dans les variétés canadiennes. Le e orthographique final n’est donc qu’un marqueur graphique qui signale que la consonne précédente doit être prononcée. Un exemple célèbre est le nom Christ, prononcé [krɪs], et communément orthographié crisse (il s’agit d’un des fameux « sacres » québécois). Voici quelques exemples de simplifications des groupes finals :
  • on a déménagé dans l’Oues(t) [son]
  • c’est correc(t) ? [son]
  • douze mille pias(tres) [son]
  • on a jus(te) fait [son]
  • c’est jus(te) fun [son]
Un autre trait qui a été signalé pour le français canadien (mais qu’on rencontre aussi notamment en Picardie) est l’inversion des séquences consonne + e caduc (notamment les groupes re /rə/ et le /lə/). Ce phénomène est connu sous le nom de métathèse. Dans ces cas, des mots comme brouette et bleuet sont respectivement prononcés [bərwɛt] et [bəlɥɛt]. Le phénomène, s’il est bien attesté, n’est cependant pas aussi répandu qu’on le laisse parfois entendre et est un trait considéré comme appartenant au français canadien populaire. En voici quelques exemples venant d’Alberta (Ouest canadien) :
  •  avec [ə] l(e) dernier bébé [son]
  • [ə] R(e)culez-vous là, je m’en va [son]
  • je dois l’avoir [ə] s(e)coué pas mal hein [son]

Français de Suisse et de Belgique

 Les français de Suisse et de Belgique possèdent un patron particulièrement intéressant (que l’on rencontre également dans le Nord-Est de la France, notamment en Normandie et en Bourgogne) : il s’agit de la préservation de certains e caducs finals après voyelle. Dans des mots comme amie, jolie, jouée, le e n’est qu’un vestige de l’orthographe dans le français de référence mais n’est plus prononcé. Toutefois, dans ces variétés, ce e subsiste sous la forme d’un allongement de la voyelle précédente. On obtient dans ces variétés des paires minimales du type :
  • ami [ami] vs amie [ami:]
  • joué [ʒue] vs jouée [ʒue:]
  • bleu [blø] vs bleue [blø:]
Cet allongement de la voyelle précédente se manifeste souvent par une diphtongue, comme par exemple chez ce locuteur suisse :

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